L'adolescent gardait les yeux fixés sur les flammes. Il ne voulait pas la regarder. Oublier qu'elle était là avec ses yeux plein de douleur et de pitié. Un sourire amer se dessinait sur son visage
dur et froid. Si elle savait, elle aurait sans doute moins de condescendance. Il imagina sa terreur, son dégoût, sa colère aussi sans doute. La récation du clan, la haine dans leur regard, le
jugement, la mise à mort. Inévitable. Un démon caché dans la tribu ! De quoi écrire une saga pour faire peur aux enfants pendant des générations.
"Ca va ? "
Il releva la tête vers le chasseur de braises. Il semblait inquiet, sous son habituel air moqueur. L'enfant trouvé se rendit compte q'il s'était recrocquevillé sur lui-même et qu'il grelottait.
"c'est rien, j'me les gèle, je vais rentrer."
Il se prepare à se lever quand un frisson passe dans l'assemblée. Tous les hommes l'ont senti , quelque chose approche.
"Là !"
Du côté de la frontière nord, des lueurs de torche. Puis des bruits de sabot et d'armes métalliques. La princesse s'est levée, droite et blanche. Ils sont là pour elle.
Les hommes ont empoigné leurs arcs et leurs épées, les femmes se préparent à soigner les leurs. Chez les enfants, les grands préparent les épées neuves et les flèches, les plus petits savent
dans quels trous se cacher et comment se rendre invisibles aux yeux de l'ennemi.
L'alarme sonne à la frontière. Ils sont là. Le cor s'arrête soudain. Une même angoisse circule dans la tribu, le femme du guetteur verse une larme en se mordant la lèvre pour ne pas s'écrouler. Son
amour est mort, mais elle a une mission dans cette bataille, elle pleurera plus tard.
Face au clan une double armée se présente, celle du roi, venu récupérer sa fille et celle du duc, venu prendre sa fiancée et laver l'affront. Il n'a pas dit au futur beau-père que la belle s'était
enfuie ni dans quelle circonstance, et il veut s'assurer qu'elle ne lui dira pas. La princesse aussi a entendu le cor se taire. Elle voit l'armée de son père et celle du porc qui l'accompagne, elle
voit ceux qui l'ont accueilli et qui vont se battre sans savoir que c'est pour elle. Elle avance, fière et résignée, et d'un geste arrête les soldats du roi. Elle lit la surprise dans les yeux du
vieux monarque. Sans doute s'attendait-il à la retrouver enchainée, battue, ou pire. Elle avance vers ce vieil homme butté, mais qui l'aime pourtant. Le silence se fait, lourd de questions et
d'indécision. Sa voix claire, ferme, inflexible sonne la fin de son ancienne vie :
Père, vous êtes sur les terres de mon clan, vous venez tuer les miens accompagné d'un traitre, vous me faites honte.
"Père ?" L'enfant trouvé s'effondre. La princesse est une vraie princesse. Et lui un véritable enfant trouvé. Le clan est attéré. Ils ont donc recueillis la fille de l'ennemi. Pas étonnant qu'elle
ne soit pas décidée à parler de son passé, pas étonnant non plus qu'elle ai été si terrifiée à son arrivée !
Le vieux roi baisse son épée et son regard de guerrier-ours. Il ne comprend pas. La tribu tout entière laisse retomber ses armes, la bataille n'aura pas lieu semble-t-il. Mais le duc lui a bien
compris. Il donne un violent cou d'éperon dans les flanc de l'étalon arabe et avant que qui que soit ne réagisse, il bondit sur la jeune fille qui le nargue du haut de ses 17 ans, avec son orgueil
et sa beauté sauvage. L'enfant trouvé a compris en une fraction de saconde, il bondit avec toute la force du desespoir. Il aperçoit l'épée tirée du duc : ce n'est pas un rapt mais une vengeance. Il
faut qu'il aille plus vite, plus vite qu'un cheval au galop, il court, il la saisit et l'emporte dans ses bras. En un éclair il l'a déposée derrière le clan, hors de la portée du traitre et de son
cheval. Tous sont pétrifiés et le fixe avec étonnement et terreur. Il met quelques instants avant de comprendre : dans son dos s'étalent, majesteuses et sombres, les ailes de sa damnation.